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Entre abandon aux marchés ou retour des Etats, vers une 3ème voie


Le débat présidentiel franco-français semble opposer deux conceptions de l’économie, voire deux conceptions de l’économie de marché. Cette opposition est particulièrement visible pour ce qui concerne le contrôle des banques. Dans la première conception dite néo-classique, il faut permettre aux marchés d’exercer pleinement et librement leur fonction régulatrice d’équilibre de l’offre et de la demande et d’allocation optimale des ressources en fonction des signaux envoyés aux acteurs économiques par les prix du marché. Toute intervention est perçue comme négative car introduisant des biais dans le comportement supposé efficient des marchés.



Benoît Pigé
Benoît Pigé
Le débat présidentiel franco-français semble opposer deux conceptions de l’économie, voire deux conceptions de l’économie de marché. Cette opposition est particulièrement visible pour ce qui concerne le contrôle des banques. Dans la première conception dite néo-classique, il faut permettre aux marchés d’exercer pleinement et librement leur fonction régulatrice d’équilibre de l’offre et de la demande et d’allocation optimale des ressources en fonction des signaux envoyés aux acteurs économiques par les prix du marché. Toute intervention est perçue comme négative car introduisant des biais dans le comportement supposé efficient des marchés.

Dans la seconde conception qui s’appuie sur une vision plus sociétale de l’économie, les marchés seraient au service de (ou bénéficieraient à) quelques acteurs économiques qui maximiseraient leur intérêt privé au détriment de l’intérêt général. La solution, proposée par certains politiques français, serait de réintroduire un contrôle direct de l’État sur les acteurs économiques pour s’assurer qu’ils privilégient l’intérêt général.

Ce débat semble relativement stérile. Théoriquement, ces questions sont très classiques. Elles ont culminé dans l’opposition entre le modèle communiste et le modèle capitaliste. Cet affrontement s’est résolu par l’effondrement du système communiste et le triomphe du néo-libéralisme. Vingt ans plus tard, les partisans d’une approche nationaliste retrouvent de la voix et le débat semble à nouveau resurgir sur son schéma traditionnel.

Pourtant, il existe sans doute une solution alternative qui ne soit pas l’opposition pure et dure entre les marchés et l’État Nation. Cette solution vise à redonner à des acteurs politiques la possibilité d’influencer le jeu des marchés, non pas le remplacer mais en modifier les conditions d’équilibre. Il importe donc de comprendre les conditions et les règles de ce jeu.

L’opposition entre marchés et États est une opposition très simplificatrice. Il existe en réalité une multitude d’acteurs dont les intérêts ne sont pas nécessairement pris en compte par les marchés (par exemple, parce qu’ils n’ont pas la possibilité d’intervenir sur les marchés) et que les États représentent peu ou pas. En effet, si la démocratie permet l’émergence d’une représentation d’une majorité de la population, elle ne garantit pas nécessairement que les attentes de certains acteurs spécifiques et minoritaires seront nécessairement prises en compte. L’État est un acteur dont le comportement obéit aux intérêts de ceux qui le dirigent.

La diversité des acteurs est un élément fondamental du jeu économique. Toute solution durable ne peut émerger que par une prise en compte non seulement des intérêts de ces acteurs mais aussi et surtout par la mise en œuvre d’institutions permettant la représentation de ces divers acteurs et l’instauration d’un dialogue, d’une discussion entre eux (ce que Habermas a étudié sous la notion d’éthique de la discussion). Cette approche est synthétisée sous le concept théorique de parties prenantes (stakeholders en anglais).

Dans la crise économique et financière que nous connaissons, la question centrale serait alors de reconnaître ces parties prenantes et de mettre en place des mécanismes permettant leur représentation au sein de la gouvernance des établissements financiers. Cela signifie, certes, une représentation de l’intérêt public qui passe par un contrôle public renforcé (lequel était censé exister précédemment), mais également une plus grande prise en compte de l’intérêt des salariés (et pas seulement de la poignée de traders qui réalisent les marges les plus importantes) et des clients (il est assez amusant de voir qu’aujourd’hui toutes les banques qui sont à la recherche de liquidités offrent des conditions de tarification qui se rapprochent de ce qu’exigeaient les associations de défense des consommateurs il y a quelques années). Cette représentation des parties prenantes ne passe pas nécessairement par une représentation au capital de l’entreprise. Substituer au contrôle du capital par des actionnaires individuels le contrôle du capital par l’État est ignorer la richesse des mécanismes de gouvernance possibles et existants.

Mais le second enjeu qui apparaît immédiatement est celui de la réalité de cette représentation. Il importe donc également de revoir les mécanismes d’incitation et de contrôle des établissements financiers. Les années 1990 ont consacré l’importance des rémunérations incitatives censées conduire aux meilleures décisions économiques. Comme l’avaient déjà montré de nombreux auteurs, les incitations ont effectivement produit leurs œuvres : la maximisation des profits immédiats en sous estimant systématiquement les risques de moyen ou long terme. Casser les mécanismes incitatifs extrêmes, réduire les échelles de rémunération, ce n’est pas uniquement risquer de voir partir les employés les plus performants financièrement, c’est surtout rétablir le sentiment de communauté au sein d’une entreprise. De nombreuses études ont montré que l’exigence de reconnaissance ne passe pas uniquement par des récompenses monétaires mais qu’il existe d’autres mécanismes, liés à la mise en évidence d’une contribution collective, qui sont tout aussi importants.

En définitive, sortir de la crise financière suppose de reconnaître que les banques jouent un rôle fondamental dans le financement de notre économie moderne, que ces banques sont insérées dans des marchés internationaux et qu’elles n’ont pas la capacité à y résister individuellement, que les marchés contribuent à une certaine efficience économique mais que laissés à leur libre jeu ils ne font que consacrer la primauté de la loi de la jungle, et que la diversité des acteurs économiques nécessite des mécanismes spécifiques de représentation au sein des organes de gouvernance.

Des solutions concrètes ont été proposées : taxer les transactions financières ne consiste pas seulement à collecter des ressources nécessaires pour les budgets des États, cela modifie également le jeu des marchés en réduisant leur liquidité. Paradoxalement, la réduction de cette liquidité est sans doute nécessaire comme le montre l’étude de tous les mouvements oscillatoires : les frottements réduisent l’amplitude des oscillations et facilitent la convergence vers une valeur d’équilibre. En ce sens, la finance obéit aux lois de la mécanique et des solutions technologiques modernes ont souvent privilégié la technologie (alimentée par l’appât du gain) au détriment d’une réflexion fondamentale sur la notion d’équilibre de l’offre et de la demande. La disparition ou la réglementation accrue des places financières virtuelles est également une nécessité pour remettre les marchés à leur place : au service de l’économie, et non inverser le processus en mettant l’économie au service des marchés.

En matière d’audit, la réflexion lancée par le livre vert devrait permettre de reconnaître la diversité des attentes des acteurs. L’enjeu des états annuels n’est pas seulement la valorisation exacte du bilan et de l’entreprise, elle est également l’évaluation des risques et l’appréciation de leurs conséquences sur la continuité de l’exploitation. Sortir de la crise économique et financière suppose une ouverture d’esprit similaire à celle dont fit preuve Keynes dans les années 1930.

Benoît PIGÉ
Professeur des Universités en Sciences de Gestion
LEG-Fargo / Université de Franche-Comté
IAE de Franche-Comté
45D av de l’Observatoire
25030 Besançon
www.univ-fcomte.fr

Vendredi 18 Novembre 2011
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