La fin du roi dollar ?


Régulièrement depuis une trentaine d'années, la rumeur se répand à tel point qu'elle devient une certitude : l'époque du dollar roi est révolue. A chaque fois, c'est la même rengaine : plombés par des déficits abyssaux, affaiblis par la crise économique, les Etats-Unis n'ont plus le choix et vont devoir abandonner le dollar étalon. Pourtant, à chaque fois, tel le Phénix, le billet vert renaît de ses cendres et ne laisse aucune chance à ses soi-disant concurrents potentiels.



Marc Touati
Marc Touati
Cette chronique d'une mort annoncée qui n'a finalement pas lieu commence avec la guerre du Vietnam. A l'époque, le dollar constitue l'étalon-or du Système Monétaire International (SMI) dans la mesure où il est complètement et immédiatement convertible en or. Seulement voilà, la planche à billets a été utilisée à plein si bien que la quantité de dollars en circulation à travers le monde dépasse largement la valeur du stock d'or de la Réserve fédérale américaine. La rumeur enfle alors : le dollar va tomber de son piédestal en faveur d'un SMI basé sur l'or et/ou sur les droits de tirages spéciaux du FMI. Coupant l'herbe sous le pied à toutes ses spéculations, l'Oncle Sam va alors se lancer dans un coup de poker calculé, en annonçant la fin de la complète convertibilité du dollar en or. La règle de décision qui s'offre au monde occidental est simple : soit il accepte le dollar comme une réserve de valeur à part entière, préservant ainsi la valeur des réserves de changes des banques centrales et sauvant par là même le SMI, soit il n'accepte pas le « deal », ce qui ruinera les Etats-Unis, mais avec eux l'ensemble des pays détenant des réserves de change en dollars. En pleine guerre froide et étant toujours étroitement liés à la puissance économique, politique et militaire des Etats-Unis, l'Europe et le Japon sont obligés d'opter pour la première option. Ce qui permettra au secrétaire d'Etat au Trésor américain de l'époque, John Connelly, de lancer sa fameuse sentence : le dollar c'est notre monnaie et votre problème.

Une dizaine d'années plus tard, bis repetita. Entre temps, deux chocs pétroliers, une phase de stagflation et l'aggravation des déficits américains ont fait naître les mêmes craintes : les jours de l'étalon dollar sont comptés. Et ce d'autant qu'à la différence de 1971, il existe désormais un concurrent sérieux aux Etats-Unis et au dollar, à savoir le Japon et le yen. Rien ne semble alors pouvoir arrêter la domination galopante des Japonais, si bien que ces derniers, sûrs d'eux et certains qu'ils seront bientôt la première puissance mondiale, n'hésitent pas à apprécier fortement leur devise. Ils commettent ici une erreur fondamentale qui les plongera dans une crise de déflation sans précédent et qui n'est d'ailleurs toujours pas terminée. A l'inverse, modernisés par l'ère Reagan, les Etats-Unis se lancent dans une phase historiquement longue de croissance soutenue à partir de la fin 1991 et renforce l'hégémonie du dollar.

Seule ombre au tableau dans le ciel azur du billet vert : la création de l'euro en 1999. Certains, votre serviteur y compris, se mettent alors à rêver : et si la monnaie unique européenne était enfin la devise capable de concurrencer le dollar ? Avec un niveau de 1,18 dollar pour un euro à sa naissance, tous les espoirs sont permis. Les Américains en sont également conscients (peut-être encore plus que les Européens d'ailleurs) et se lancent dans un mouvement massif d'appréciation, qui portera le billet vert autour des 0,83 pour un euro et des 135 yens pour un dollar de la fin 2000 au début 2003. La place de ce dernier dans les transactions mondiales et dans les réserves de changes internationales s'en trouve confortée (respectivement 50 % et 70 %, niveaux qui perdurent encore aujourd'hui), permettant aux Etats-Unis de reprendre leur benign neglect (douce négligence) en matière de change dès 2003-2004, c'est-à-dire de laisser de nouveau filer le dollar de manière à consolider leur croissance.

La vie des marchés étant un éternel recommencement, la spéculation autour de la fin de l'hégémonie du dollar va reprendre de plus belle lors du premier semestre 2008 et surtout depuis quelques semaines. Les arguments n'ont pas changé : compte tenu de leur dette publique et de leur soi-disant affaiblissement économique, les Etats-Unis vont devoir abandonner leur dollar-roi. Mais, selon nous et comme d'habitude, il n'en sera rien. Et ce, pour au moins trois raisons. Primo, il n'existe toujours pas de concurrent sérieux au dollar. La création d'un panier de devises serait tellement complexe et peu pratique pour l'organisation du commerce et du système monétaire mondial qu'elle serait vouée à l'échec avant même sa réalisation. Secundo, le seul concurrent potentiel du billet vert s'appelle le yuan, mais les Chinois ne sont pas encore prêts, tant économiquement que financièrement. Ils n'y ont d'ailleurs pour le moment aucun intérêt, car un yuan trop cher pourrait casser leur croissance à l'instar du yen surévalué pour le Japon il y a vingt ans. En outre, n'oublions pas qu'avec 2273 milliards de dollars de réserves de changes et des bons du Trésor américain en quantité pléthorique, une trop forte baisse du dollar serait une catastrophe pour la valorisation des actifs chinois libellés en dollar. Tertio, il est clair que les Etats-Unis ne se laisseront pas voler la vedette sans rien dire et surtout sans rien tenter. C'est pourquoi, dès que la croissance américaine aura nettement redémarré, et bien au-delà de ses homologues européennes et japonaises (c'est-à-dire d'ici le printemps prochain), la Réserve fédérale augmentera ses taux directeurs, créant par là même le déclic permettant aux marchés de revenir à l'achat sur le dollar. Une appréciation qui ne manquera évidemment pas de remettre à plus tard la fin du dollar étalon.

Autrement dit, en dépit d'une opposition de façade, les Américains et les Chinois feront tout pour que rien ne change. Du moins à court terme. Car, ne nous leurrons pas : la Chine veut devenir la première puissance économique mondiale et elle est consciente que, pour y parvenir, elle devra aussi disposer de la devise internationale de référence. Ainsi, à partir du moment où son économie sera suffisamment puissante pour supporter une devise durablement forte, elle ouvrira ses marchés financiers, laissera le yuan s'apprécier massivement et pourra imposer aux pays de l'OPEP et à ses partenaires commerciaux de libeller leurs transactions commerciales en yuan. Cette perspective n'aura certainement pas lieu avant une bonne dizaine d'années. Néanmoins, si elle devient réalité, les Etats-Unis deviendront un pays émergent, criblés de dettes et ne pouvant plus actionner la planche à billets à l'envi, ni financer leurs déficits grâce au rôle hégémonique de leur devise. La récession s'installera alors durablement outre-Atlantique, mais aussi sur le vieux continent, qui, comme d'habitude, subira encore plus de dégâts que les Etats-Unis.

En conclusion, personne n'a aujourd'hui intérêt à la fin du rôle central mais aussi stabilisateur du dollar au sein du SMI. Car lorsque cela se produira, la planète connaîtra une crise bien plus grave et durable que celle que nous avons connue en 2008-2009. Alors, de grâce, chaque crise en son temps, si possible avec un intervalle d'au moins dix ans, histoire de souffler un peu…

Marc Touati
Economiste.
Directeur Général de Global Equities.
Président du cabinet ACDEFI (premier cabinet de conseil économique et financier indépendant).

www.acdefi.com


Mercredi 21 Octobre 2009
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1.Posté par RUIZ le 22/10/2009 11:25
Merci pour cette mini rétrospective...
Je pense en effet que c'est un excellent rappel à ceux qui pronent un abandon de la monnais américaine.

2.Posté par Nicolas Michellod le 29/10/2009 17:07
En effet, l'article de est très éclairant. Il s'inspire de Keynes en disant qu'un créditeur est plus dépendant de son débiteur que l'inverse ce qui veut dire que tant que la Chine aura autant de réserves en $ le système monétaire international sera dominé par le $. Je pense cependant que ce raisonnment a deux faiblesses:

1) il est statique et devrait avoir une vision plus dynamique,
2) il semble minimiser la menace inflationiste en se basant sur des exemples du passé certes intéressants mais il faut quand même dire que jamais autant de $ n'a été injecté pareillement dans l'économie

En d'autres termes, M. Touati part du principe que les USA vont retrouver la croissance dès le printemps 2010 et il semble penser que cette croissance sera de la même veine que toutes les périodes de croissance US c'est-à-dire tirée par la dette des ménages alimentant la consommation. Or, la consommation US est anémique et il semblerait que les ménages américains changent leurs habitudes économiques privilégiant la réduction de leur dette et l'épargne. Dès lors, est-ce que la Fed peut décemment augmenter ces taux directeurs déjà au premier semestre 2010 pour soutenir le $? J'en doute. Entre temps, l'état américain doit financer son fonctionnement dispendieux et le service de sa dette. Est-ce que les investisseurs continueront à se presser pour souscrire les emprunts émis si la reprise se fait molle et si cette situation perdure? De plus, si la Fed tarde à augmenter ses taux directeurs alors on risque de voir une résurgence de l'inflation malgré une croissance molle. Or est-ce que les Chinois - qui ont commme le dit justement M. Touati de fortes réserves de $ - vont accepter sagement de voir leurs papiers libellés en $ perdre de la valeur si cette inflation intervient? Les créditeurs des US (les Chinois en tête) font face à deux scénarios qui s'avèrent tout deux insatisfaisants: croissance molle de longue durée et/ou inflation galopante péjorant la valeur du $. En résumé, dans les deux cas ils n'ont aucun intérêt à continuer de financer les Etats-Unis. De plus, les Chinois ont un grand atout de leur côté. Ils ont une population de consommateurs potentiels énorme dans laquelle ils n'ont pas encore commencé à puiser. Si les Chinois orientent leur économie vers l'intérieur plutôt que vers l'exterieur alors ils vont contribuer à créer une importante classe moyenne qui va pouvoir consommer des produits (qui plus est Chinois par patriotisme et protectionisme car je rappelle que le yuan est gardé volontairement bas par les autorités chinoises). Dès lors, on pourrait assister à une croissance chinoise moins dépendante de l'extérieur et donc du $. Ca va prendre du temps mais je pense que si les US ne sortent pas rapidement de cette croissance molle et n'arrive pas à éviter une période d'inflation galopante alors ca risque d'arriver plus vite qu'on le pense, peut-être moins que les 10 ans espérés par M. Touati.

Nicolas

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